" C'est l'intention d'un personnage que je cherche à dessiner "

Entretien avec Géraldine ALIBEU à l'occasion de la parution du livre qu'elle illustre La Roche qui voulait voyagerin CuiCui ! n°5, avril 2015.

De l'intériorité singulière de ses personnages à leur perception par un large public : Géraldine Alibeu nous parle de sa création de livres pour enfants. 

Quels artistes vous ont inspirée dans votre cheminement vers une expression plastique personnelle ?
Les origines de mon expression plastique personnelle sont à trouver d'abord dans l'ambiance qui régnait à la maison, petite : beaucoup de matériel à disposition, que ce soit chez mes parents ou mes grands-parents, et un entourage prompt à installer des conditions de travail artistique, de bricolage, bref de création. Bien qu'il n'y ait pas d'artiste dans ma famille, la création, l'art, l'inventivité ont toujours fait partie de la vie quotidienne. Les matières premières comme le carton, le scotch, les feutres mais aussi tout matériau récupéré comme les chutes de tapisserie autocollante, de tissu, de divers papiers, étaient soigneusement conservés dans un but purement créatif.

Ensuite, j'ai découvert les bandes dessinées Tom-Tom et Nana et c'est il y a quelques années seulement que je me suis rendue compte de ce que mon dessin leur doit. La rencontre avec leur dessinatrice, Bernadette Després, l'année dernière, a confirmé cette intuition : le trait détaillé, descriptif et aussi un peu difforme m'est très familier. L'esprit des histoires également, fantaisiste voire délirant, mais toujours rattaché au quotidien, résonne en moi.

Je dois aussi citer Anne Herbauts, qui pendant les années de mes premières publications, a suivi, telle une marraine, ma progression, a su être le regard extérieur lointain mais juste sur mon travail, m'a encouragée. Ça a été une relation intermittente mais directe, et non une simple source d'inspiration. Elle m'a tirée vers des expériences plus personnelles, confirmée dans l'idée d'être une auteure complète.

A quoi aspirez-vous pour vous-même et pour les autres, en vouant une grande partie de votre vie artistique à la création de livres ?

Avoir choisi ce métier est ma façon de donner un sens à ce que je vis, ce que je vois, ce que je ressens, de mettre en ordre tout cela, ça fait du bien, égoïstement. Le fait que cela prenne la forme de livre me plaît énormément : je suis attachée aux objets, de façon générale. Mes ciseaux ont une valeur sentimentale par exemple. Alors participer à la création de livres, objets qui vont vivre plusieurs années dans des foyers divers, chez des gens que je ne connais pas mais que je rencontre parfois, c'est stimulant. C'est, en plus, un moyen de rentrer en contact avec autrui. Dans certains livres j'ai le sentiment de livrer une part de moi-même, c'est le début d'une communication possible avec mon entourage ou de parfait inconnus, ça peut mener loin parfois, c'est en tous cas un premier pas dans les relations humaines, ce qui représente beaucoup. Ce premier pas, parfois maladroit, inapproprié, mais incontournable pour amener le deuxième pas, j'ai tenté d'en parler dans mon album "les morceaux d'amour".

En faisant des livres, je mets en forme des idées, que ce soit en mots ou en images, et ces formes souvent me dépassent, sont appropriées par d'autres. Ça me rend heureuse de me rendre "utile" de cette façon-là : le fait qu'une histoire ou une image permette à certains d'y voir plus clair, le fait de rendre vivants et partageables une intuition ou un sentiment flou.

Comment choisissez-vous les sujets à aborder et les textes à illustrer ? Comment décririez-vous votre bibliographie ? 

Ce sont presque toujours les éditeurs qui m'ont fait découvrir les textes que j'ai illustrés. J'ai toujours apprécié d'être à distance de l'auteur, car cela n'empêche en rien d'être à fond dans le texte, c'est même souvent plus facile comme ça. J'ai eu la chance d'avoir les propositions très éclectiques, surtout au niveau des âges auxquels s'adressent ces textes, mais aussi des thèmes, des univers. Ça a été pendant quelques temps des défis, l'occasion de me créer peu à peu un vocabulaire graphique. Les styles d'écriture aussi sont très divers. Je pense qu'aujourd'hui je serais plus sélective, car je peux mieux reconnaître les écritures qui me parlent. Cela dit, j'ai moins de propositions qu'au début car je commence à être identifiée comme auteure "complète", aussi on attend de moi que je propose mes propres projets. C'est une direction de ma bibliographie qui me plaît et que j'essaie d'honorer, à mon rythme, qui est très lent.

Je reste à l'affût de collaborations ou d'expériences qui viennent de l'extérieur, mais c'est rarement le sujet qui m'importe : plutôt l'angle de vision de l'écrivain face à son sujet, son pas de côté, son rapport au lecteur et donc sa manière de le faire entrer dans son texte. Honnêtement, je ne sais pas du tout à quoi ressembleront mes livres dans les années à venir. Peut-être oserai-je aller moi-même vers les écrivains qui m'inspirent.

Dans votre œuvre, l’apparence – des choses, des êtres – frappe souvent le lecteur. Elle participe à incarner les personnages et leur environnement et peut-être plus encore leur intériorité. Quelle place donnez-vous à l'intériorité de vos personnages ? Quel est le rapport, dans votre création, entre l’apparence d’un personnage et son intériorité ? 

Ce rapport est primordial car c'est l'intention et l'expression d'un personnage que je cherche à dessiner, avant de chercher à simplement représenter le personnage en lui-même. On peut dire que, quand je cherche à concevoir un nouveau personnage, c'est son intériorité qui lui donne sa forme, son aspect extérieur. Je les incarne moi-même quand je les dessine : je prends machinalement leur expression, leur attitude, cela me permet de sentir comment je dois les tracer, comment je dois guider ma main.

Cette façon de faire peut malgré tout avoir pour conséquence de me donner des tics de dessin, des automatismes. J'essaie de me libérer régulièrement de cela en changeant de technique. L'expérimentation de la couture par exemple m'a permis de travailler avec une plus grande part de hasard et de trouver dans une grande simplification du trait une occasion de renouveler mon "bestiaire" de personnages : de nouveaux caractères humains sont apparus, qui ont suscité des histoires différentes.

L’intériorité est nécessairement singulière. Pourtant, elle dit parfois l’universelle condition humaine. En littérature jeunesse, vos créations recueillent l’assentiment de la Foire du livre de jeunesse de Bologne réputée pour son exigence ; vos livres sont reconnus et recommandés par une prescription pointue aussi bien que par un monde associatif militant pour une éducation populaire ; dans le même temps, ils retiennent le regard candide – et parfois déconcerté – des enfants que vous rencontrez dans les écoles... Qu’avez-vous appris de la réception de vos créations par ces publics différents ?

J'ai appris qu'on ne peut pas préjuger de la réception d'un livre ou d'une image par les lecteurs quels qu'ils soient. Là, je dois parler de ma propre intériorité : la voix intérieure qui m'accompagne tout au long d'un travail se tait quand le livre paraît. Mes réflexions, mes allers-retours, mes cogitations nocturnes au sujet d'un mot, d'une composition, d'une difficulté technique, d'une idée à creuser, tout cela est soulagé par l'aboutissement de la fabrication de l'objet livre ; je me déleste alors d'un poids et je profite avec une vraie fraîcheur de tout ce qui se passe ensuite : critiques, rencontres, ateliers, expos, c'est la vraie vie du livre qui commence. Il peut y avoir une grande distance entre ces deux temps du livre. Par exemple, on a noté mon "engagement" pour avoir illustré des albums parlant d'exclusion ou de racisme. Ce n'est pourtant pas ce qui occupait mon mental au moment de la création de ces images : je me suis approprié ces textes simplement parce que c'étaient de bon textes, littérairement parlant, écrits avec rythme et assez de retenue pour que mes images y trouvent leur place, et le contenu engagé de ces illustrations est arrivé naturellement. C'est la moindre des choses de dénoncer ce qu'il faut dénoncer.

Avec mon trait un peu bizarre, un peu difforme, j'ai aussi appris peu à peu grâce aux compliments et aux critiques à mieux voir mes propres images. Être exposée à Bologne par exemple permet de changer de focale sur mon propre travail. Je travaille avec la plus grande sincérité possible, puis je constate des défauts, des échecs, je garde et assume certaines étrangetés et en rejette d'autres. Je suis très attentive aux suggestions aussi, si les lecteurs voient quelque chose dans mon travail, une idée, un sentiment, ils ont forcément raison, je dois le prendre en compte, voire m'en servir dans le futur. Je dois continuer d'apprendre à me connaître.

Des extraits de cet entretien ont été publiés dans

CuiCui !  la gazette des éditions HongFei Cultures (n° 5, avril 2015).

 

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